LETTRE A MAD MOVIES

Cher Mad,

Tu permets que que je te tutoies? Ça fait quand même depuis le numéro 53 (1987) qu’on se connait. J’avais 15 ans quand ma grand-mère bien aimée t’a acheté pour un voyage en train où je t’ai dévoré du début jusqu’à la fin, ne comprenant pratiquement rien à ce qui se trouvait à l’intérieur mais sachant déjà qu’un jour, ces films, ces réalisateurs et ces acteurs n’auraient plus aucun secret pour moi.

A partir de ce moment, dont je me souviens comme si c’était hier, je t’ai acheté à chaque parution. Te rater n’était pas une option. Il a fallu des années pour que ça arrive et même, j’ai commandé le numéro manquant à mon kiosque. Une fois, c’était trop tard, alors je t’ai commandé directement à ta source. Une autre fois, c’était toute la collection de ton petit-frère, Impact. Il a fallu attendre 2003 pour que je rate vraiment un de tes numéros. Je ne te l’ai jamais commandé mais je sais exactement lequel c’est (le 157), car il me hante depuis cette époque.

Parce que tu vois, tu as toujours été ma référence et je ne t’ai jamais partagé avec quiconque. Au fin fond de ma petite ville de merde, tu étais ma lecture prioritaire et personnelle, celle que je réclamais aux buralistes coincés en leur expliquant ton importance et ta spécificité. Un seul magazine t’a fait de la concurrence, un temps seulement, il se nommait Vendredi 13. Quand à L’Ecran Fantastique, je n’ai jamais pu l’encadrer, je le trouvais prétentieux et inconstant. Toi, tu me faisais rire et tu m’instruisais en même temps.

Pour ne faire de la peine à personne, je ne citerai pas les noms des différentes plumes qui se sont succédé dans tes pages. Bien sûr, j’avais des préférés, des chouchous. Il y en a même un avec lequel je discute parfois sur Facebook, car on partage des goûts musicaux assez spécifiques! Tout ça pour dire que si pendant longtemps j’ai bu tes paroles, j’ai heureusement fini par développer un sens critique, en partie grâce à toi d’ailleurs, me servant de toi plus comme d’un outil que comme d’un mode d’emploi. Evidemment, les quelques décennies que nous avons traversées ensemble n’ont pas été toujours sans malentendus et incompréhension, mais au final, je trouvais toujours un certain équilibre dans tes pages, malgré les liftings et les changements de personnel.

Je ne t’ai pas souvent écris, deux ou trois fois peut-être, avec une lettre publiée et un dessin (une fausse couverture de Mad, tu te souviens?!). En comptant, celle-ci, ça fait relativement peu, mais comme je te l’ai dis, je n’ai jamais vraiment eu de raison de me plaindre de ton contenu. Et puis, quel autre magazine que toi pouvait se targuer d’avoir des petites-annonces aussi grandioses?! Tu as pratiquement inventé le trolling alors qu’internet existait à peine. Je me souviens encore de cette rubrique  » Il ou elle cherche… » où l’un de tes rédacteurs avait écrit: La bagarre. J’en pleure de rire encore aujourd’hui quand j’y pense.

Je ne sais pas trop à quel moment j’ai commencé à décrocher. Malgré mes problèmes de thune ou ma vie qui déraillait, je t’ai toujours acheté avec une grande constance. Même mon âge n’y a rien fait, étant toujours un adolescent attardé à passé quarante ans et défendant toujours ton honneur quand il était attaqué. Je sais juste que j’ai ressenti une forme de lassitude et la fin d’une exclusivité avec toi de par le fait qu’une seconde personne que moi te lisait et te commentait dans mon entourage, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. En effet, un de mes nouveaux amis, plus jeune de quatorze ans, m’avait repéré avec toi un jour dans le bus et, de fil en aiguille, bref, tu sais ce que c’est, on est devenus potes. Tout ça pour dire que depuis une poignée d’années, malgré ta présence dans ma vie, je n’arrive plus à te lire d’une traite comme je le faisais avant. Il m’est même arrivé de constater que je t’oubliais d’un mois sur l’autre, entre mes comics, mes mangas et le dernier Rock & Folk, accumulant jusqu’à trois numéros à moitié lus.

Je crois qu’au fond de moi, même si je n’arrivais pas encore à l’exprimer, je ne t’aimais plus vraiment, plus comme avant du moins. J’étais à la fin de mon cycle avec toi et je ne le savais même pas, parce que je refusais de l’admettre, continuant à te défendre et à trouver les lettres de certains lecteurs vindicatifs comme des missives de traîtres ou de pauvres imbéciles qui auraient mieux fait d’utiliser leur énergie négative à se trouver une copine plutôt qu’à te cracher dessus. Moi, je suivais ton évolution avec mon habituelle bienveillance, sans me plaindre. Je n’étais pas spécialement fan de ta rubrique pin-up, mais quand tu l’as supprimée, je savais pourquoi, car j’avais lu entre tes lignes.

J’en viens maintenant au véritable motif de cette lettre qui, tu l’as peut-être déjà compris, est une lettre d’adieu. Comme je te l’ai dit, j’ai fini pas me forger ma propre opinion avec l’âge. Malheureusement, j’ai également fini par repérer dans tes pages des plumes discordantes, non pas avec moi, mais avec toi, avec ce que tu es et représente. Pas de nom, je l’ai promis, mais quelques réflexions sur ce qui me chicane.

Pour avoir été fanzineur et pigiste, je sais ce que c’est de rencontrer ses idoles pour leur poser des questions et écrire sur eux. Je sais aussi ce que c’est de passer de l’autre côté du miroir, de rentrer gratuitement dans des salles parce qu’on est sur la guest-list ou de recevoir du matos gratuit pour le chroniquer. Il n’y a rien de plus grisant que de passer plusieurs heures chez une star et de discuter avec elle comme si on la connaissait depuis toujours. C’est bidon mais tant pis, c’est le pied. J’en reviens à cette notion de gratuité dans le travail. Je crois que c’est un piège tordu de recevoir tout ce matos sans bourse délier, que c’est encore plus un piège de ne pas payer sa place de cinéma et, par accumulation, de faire ce métier, pourtant passionnant, car abritant, justement, des passionnés. Ayant constaté ce que ça faisait sur moi de recevoir des dizaines et des dizaines de cds, dvds et blu-rays pour les chroniquer, mes chroniques devenant factuelles, certaines de mes interviews étant vides de toutes bonnes questions, je ne peux qu’imaginer ce que cela doit être pour des personnes qui en ont fait leur profession.

Et c’est là où j’ai commencé à remarquer que tu étais devenu la tribune de quelques personnes fatiguées, blasées, cyniques et parfois même d’une malhonnêteté intellectuelle jamais vue en tes pages. J’ai essayé de faire avec, de mettre de côté ce genre de professionnels qui n’aiment plus rien et qui crachent sur tout. J’ai trop vu ça chez des libraires, des disquaires ou des personnes de radio ces dernières années pour vouloir argumenter directement avec elles. Je pense que c’est un mal inhérent à toute personne travaillant dans un domaine de critique culturelle. Au bout d’un moment, tu satures et tu commences à tout rejeter en bloc avec un certain mépris, ce dernier proportionnel à ta culture, souvent encyclopédique. Je connais ça, j’ai boycotté des choses que j’adore, avant d’y revenir fatalement, sans même faire de mea-culpa. Et puis un jour, tu rachètes un truc parce que ça te fait plaisir et quelqu’un te balance, incrédule:  »Mais… t’as pas dit que c’était… de la merde et qu’on t’y reprendrait plus??!! »  Tu connais ça, n’est-ce pas?

Et j’en viens donc à ma journée de ce 4 août, une journée où je me suis pris la tête avec des personnes que j’aime et que j’ai fuis dans une salle de cinéma pour aller à la première séance de Suicide Squad. Réseaux sociaux oblige, je commence à parler du film avec mes amis et l’un d’eux m’envoie la chronique publiée sur ton site. Je ne vais pas revenir là-dessus, mais au delà d’être ou pas d’accord avec elle, il y a aussi le problème d’en parler à chaud et avec ces mots. Je ne suis plus d’accord avec ça, c’est du retournement de veste digne de politiciens. Tu fais pas une couve sur un film dans lequel tu crois pour ensuite le démonter parce qu’il n’est pas au niveau de tes attentes. Tu m’as pourri encore plus ma journée avec ça et je ne te le pardonne pas. J’étais mal en attendant que le film démarre, parce que je croyais vraiment que ton avis avait de l’importance sur ce coup-là. Imagine mon étonnement quand je me suis rendu compte que tu était passé à coté d’un film Mad. Je ne vais pas refaire le film, il est loin d’être parfait, mais je l’ai vu deux fois de suite avec un sentiment d’extase que ne pourra égaler que sa sortie physique à la fin de l’année. C’est juste le film que j’attendais, dont j’avais besoin aujourd’hui, et tu as presque réussi à me gâcher mon plaisir.

C’est donc pour ça que je vais arrêter de te lire, pour la première fois depuis 1987. Comme je sais que tu vas bientôt fêter ton 300ème numéro, il est possible que je t’achète encore une fois ou deux, mais l’amour que j’avais pour toi est mort ce jour. Pardonne-moi et donc… adieu.

fran, lecteur de Mad Movies (1987-2016)

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