LIBERTY MEADOWS DE FRANK CHO

Cover for Liberty Meadows (Insight Studios Group, 1999 series) #11

Liberty Meadows n’est pas à proprement parler un comic book (fascicule périodique d’un peu plus de vingt pages) mais bel et bien un comic strip (courte succession de cases publiées dans les quotidiens) devenu un comic book avant d’être compilé en gros volumes. La raison de cette évolution est simple, Liberty Meadows, de par ses thèmes abordés (on y reviendra en détails plus loin) était constamment censuré par les différentes publications qui l’hébergeaient, ce qui poussa son créateur à le dé-syndicaliser en 2001 afin d’en faire un comic book. Ironie de la chose, la quasi-totalité des comics publiés jusqu’en 2004 furent des rééditions de ses strips, la plupart toujours censurés, Frank Cho n’ayant pas son pareil pour contourner cet obstacle de manière humoristique et souvent bien plus frontale que s’il n’y en avait pas.

Evolution plus que remake de University Square (un strip publié par le journal de l’université du Maryland dans laquelle Frank Cho était étudiant), Liberty Meadows raconte les tribulations d’une clinique pour animaux qui fait autant office de sanctuaire que de centre de réhabilitation, ses pensionnaires n’étant pas exactement comme les autres. Je vais rapidement les énumérer avant de parler des humains.

Il y a d’abord Ralph, un petit ours de cirque bigleux qui a la manie d’inventer des machines infernales. Son meilleur ami se nomme Leslie, une grenouille hypocondriaque un peu idiote. Pour ce qui est de Dean, c’est un porc sexiste, pilier de bar et fumeur de cigarettes à la chaîne qui se fait régulièrement défoncer la tronche par les filles qu’il aborde salement. Truman, quand à lui, est tout le contraire, étant un petit canard naïf et très poli, donnant du  »monsieur » et du  »madame » aux humais à qui il s’adresse. Enfin, il y a Oscar, un véritable teckel (les autres sont anthropomorphes) qui se comporte comme… un chien. Il y en a encore quelques autres qui apparaissent irrégulièrement mais vous les découvrirez par vous-mêmes en lisant la série.

Cover for Liberty Meadows (Insight Studios Group, 1999 series) #25

Pour ce qui est des humains, il y en a également plein mais seuls deux méritent d’êtres cités, tant ils représentent Liberty Meadows du début à la fin, j’ai nommé Brandy Carter et Frank Mellish. D’un côté une psychiatre animale au grand cœur (dont le physique est calqué sur Lynda Carter, Jennifer Connely et Bettie Page) et qui attire les bellâtres décérébrés ainsi que les chagrins d’amour. De l’autre, un petit vétérinaire nerd sans estime de soi et, évidemment, fou amoureux de Brandy, n’osant pas le lui dire.

Avec Liberty Meadows, Frank Cho joue donc avec cette situation improbable dans un milieu invraisemblable. En effet, comment deux êtres aussi complexes et torturés que Brandy et Frank réussiront-ils à s’avouer leurs sentiments alors qu’ils doivent gérer une véritable ménagerie de pensionnaires à problèmes?!

Pour rajouter de l’huile sur le feu, Frank Cho n’hésitera pas à créer des menaces sur Liberty Meadows, ainsi que sur ses protagonistes. En vrac, on citera une vache psychopathe (calquée sur la Annie Wilkes de Misery!), un poisson géant dur-à-cuire (Kahn), ainsi que la propre mère de Brandy, Barbara, une ignoble mégère qui tente de remettre sa fille avec Roger, son ex et une caricature de l’homme parfait, puant et arrogant.

Cover for Liberty Meadows (Insight Studios Group, 1999 series) #20

Publié à la base en noir et blanc, Liberty Meadows a connu une version colorisée pour sa publication internationale, mais elle n’apporte pas grand chose à l’ensemble, le strip de Frank Cho se suffisant à lui-même, preuve de sa grande qualité narrative et visuelle. En effet, avec son style très maîtrisé,oscillant entre le slapstick animalier et le réalisme anatomique, Frank Cho délivre un travail exceptionnel qui s’avère un véritable régal pour les yeux. Ses animaux semblent tout droit sortis d’un cartoon de Tex Avery ou des strips de Pogo par Walt Kelly (ancien animateur sur Dumbo, Fantasia et Pinocchio). Quand aux humains, si les hommes virils semblent sortir des planches de Frank Frazetta, les autres, plus chétifs, ressemblent beaucoup aux pères de familles fumant la pipe dans les Disneys.

Niveau femmes par contre, et c’est l’un des gros reproches que les détracteurs de Frank Cho lui font depuis toujours, ce sont invariablement des amazones aux proportions parfaites. Une tradition graphique qui met le coréano-américain dans la même catégorie d’artistes sexy que Adam Hugues, Greg Land ou encore Terry Dodson (même si ce dernier bosse avec sa femme Rachel), spécialistes des dédicaces sulfureuses (et parfois un peu limite) en conventions.

Pour ma part, étant l’allié de ma compagne féministe et également grand fan de Frank Cho, j’éprouve une certaine difficulté à juger l’ensemble de son oeuvre et ce, malgré le fond de vérité que je décèle chez ses détracteurs. Le fait est que l’artiste, bien conscient de son statut de poil à gratter du médium (la série de dédicaces Outrage en est une preuve flagrante) semble repousser sans cesse les limites de la pudibonderie américaine en prenant le risque de s’aliéner une partie du public et de la professions (récemment, le scénariste Greg Rucca l’a gentiment dégagé des couvertures de sa série Wonder Woman pour DC, les jugeant trop explicites). A chacun de juger au final. Mais je crois que Frank Cho est surtout un emmerdeur avec une âme d’enfant, ce que démontre brillamment Liberty Meadows, un soap opera graphique unique en son genre.

http://apesandbabes.com/

Cover for Liberty Meadows (Insight Studios Group, 1999 series) #10

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